3.Pierre Bourdieu, vie oeuvres concepts (Patrice Bonnewitz) troisième et derniere partie

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3.Pierre Bourdieu, vie oeuvres concepts (Patrice Bonnewitz) troisième et derniere partie

Message  Admin le Jeu 4 Déc - 18:31

B) L’habitus :

1) Les composantes et la formation de l’habitus :


Pour le définir, l’habitus est un système de dispositions durables intériorisées par les individus du fait de leurs conditions objectives d’existence. Il fonctionne comme principe inconscient d’action, de perception et de réflexion. Les dispositions sont des attitudes, des façons de faire ou de penser qui sont donc intériorisées par les individus. Les différents schémas de perception sont aussi appelés des schèmes.
On peut distinguer deux composantes de l’habitus : L’ethos désigne la forme intériorisée, non consciente de la morale qui règle la conduite quotidienne (il s’oppose à l’éthique, qui est la forme codifiée de la morale). D’autre part, l’hexis correspond aux postures, dispositions du corps, rapports au corps, également intériorisés inconsciemment par l’individu au cours de son histoire. Ces deux éléments sont indissociables.
D’où vient l’habitus ? Il est le produit de la position et de la trajectoire sociale des individus.
L’habitus primaire, construit au cours de l’enfance au sein de la famille, est constitué de dispositions anciennes donc durables. L’éducation reçue est, en règle général, liée à une position de classe. Les dispositions acquises sont alors à reproduire spontanément. L’habitus peut ainsi être considéré comme un mécanisme d’intériorisation des propriétés liées à la position sociale de nos parents. Un individu tend à percevoir des expériences nouvelles en fonction de son habitus primaire. En d’autre terme, des dispositions déjà acquises conditionnent l’acquisition de nouvelles dispositions ultérieurement. Et donc, au fil du vécu, des habitus secondaires se greffent sur le primaire. L’habitus n’est pas totalement figé, il dépend de la singularité des trajectoires sociales. Toutefois, il présente une forte inertie.
L’habitus se présente donc comme un intermédiaire entre les structures objectives et le comportement individuel. Le sens pratique (l’aptitude à se mouvoir, à agir, à s’orienter), les dispositions acquises fonctionnent comme des automatismes. Ceci implique que nos pratiques et représentations ne sont pas totalement libres.

2) Les effets structurels de l’habitus

L’habitus est un facteur explicatif des pratiques au niveau de la société globale. On distingue 3 styles de vie différents qui correspondent aux 3 classes sociales.
- La classe dominante  L’habitus est fondé sur la notion de distinction.
- La petite bourgeoisie  Volonté d’ascension sociale
- Les classes populaires  Habitus marqué par l’adaptation aux nécessités. Valorisation de la force physique.
Un champ se caractérise par des agents dotés d’un habitus identique.
Les agents d’un champ, bien qu’en lutte, on intérêt à ce que le champ existe et ils entretiennent alors une « complicité objective » au-delà des luttes qui les opposent. Dès lors, les agents d’un même champ n’ont pas besoin de se concentrer pour agir de la même façon, chacun en obéissant à son « goût personnel » s’accorde spontanément avec des milliers d’autres qui pensent, sentent et choisissent comme lui.
L’habitus donne l’illusion du choix aux individus alors qu’ils ne font que mettre en œuvre l’habitus qui les a modelés. Il y a donc intériorisation des chances objectives qui joue un rôle clef dans les stratégies sociales. L’habitus a pour conséquence que les agents se comportent de façon à ce que les relations objectives entre classes se perpétuent.
Pour autant, l’habitus n’est pas une structure immuable :
- D’une part lorsque l’habitus ancien n’est plus en adéquation avec des conditions nouvelles (effet d’hysteresis), l’individu fait ou dit alors des choses « déplacée ».
- D’autre part, un habitus se structure différemment selon les changements des conditions d’existences de l’individu ou de leur stabilité. Il faut donc étudier non seulement la situation des agents mais aussi la trajectoire qui les a amenés là.
On peut résumer la logique de l’action par la formule suivante :
Pratique = (habitus*capital) + champ
Le concept d’habitus permet de rompre avec les oppositions traditionnelles de la sociologie :
- Il rompt avec le déterminisme social et l’individualisme méthodologique.
- Avec l’opposition individu/société
- L’opposition entre conscience et inconscience est dépassé.

II) Les critiques :

A) Le champ :
1) Une logique utilitariste :


Alain Caillé, représentant du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, reproche de transformer la vie sociale en terrain de compétition entre les individus et les groupes. Selon lui, la vision de Bourdieu, Boudon ou encore Crozier est trop axée sur l’intérêt économique. Cette vision rendrait le sociologue aveugle à d’autres types de relations comme la coopération, le don. Elle omettrait également l’amitié, l’amour, la compassion.

2) Une conception non généralisable :

Bernard Lahire, dans Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, a mené une réflexion critique sur le concept de champ. Il faut se méfier de l’autonomisation des champs, éviter l’illusion de l’autonomisation absolue et s’interroger sut son sens, bénéfique ou pas.
- Du point de vue de leurs enjeux, les champs font intervenir des agents sociaux différents. En revanche, le marché économique est très largement transversal par rapport à l’ensemble des activités. Un champ, lorsqu’il cultive son autonomie fini toujours par rencontrer la logique économique (de même pour les champs politique et juridique). Ainsi, réduire tous les contextes sociaux à des champs relativement autonomes serait une généralisation abusive.

- D’autre part, Bourdieu considère l’autonomie du champ de production culturelle souhaitable mais, au contraire, celle du champ politique est sévèrement critiquée (risque de politique politicienne). Il oscille entre l’affirmation et la dénonciation de la nécessité de l’autonomie des champs.

- Le concept de champ correspond assez bien aux domaines des activités professionnelles. De fait, le concept met hors-jeu les populations sans activité professionnelle.

- Certains champs sont tels qu’ils divisent les acteurs d’une part en producteurs, professionnels, permanents et d’autre part en consommateurs, spectateurs, amateurs. Il est donc possible de vivre dans un univers sans être possédé totalement par cet univers, sans déployer de stratégie de conquête du capital spécifique à cet univers.

3) Un concept partie (ex : le champ littéraire) :

Nathalie Heinich considère qu’on peut porter une triple critique à l’analyse de Bourdieu :
- Bourdieu omet la reconnaissance réciproque, fondamentale dans toute vie en société, particulièrement dans les milieux artistiques. Elle ne se limite pas à des rapports de domination.
- Bourdieu néglige la pluralité des mondes dans lesquels circulent les acteurs. Un dominant peut être dominé dans un autre domaine.
- Il existe selon elle une dérive sociologique qui consiste à considérer le commun, le social comme le fondement ultime de l’individualité.

B) L’habitus, une théorie de l’action partielle :

1) Les critiques externes :


Une première critique porte sur l’incapacité de rendre compte du changement social et de l’innovation. Bourdieu montre que la domination masculine est inscrite dans l’habitus des hommes et des femmes. Or si les acteurs étaient totalement prisonniers de leur habitus, les revendications féministes n’auraient pu émerger.
En opposition avec Bourdieu, certains sociologues se focalisent dur la rationalité de l’action :
- Boudon se focalise sur les calculs opéré par les individus pour faire tel ou tel choix.
- Pour Harold Garfinkel, l’acteur social est considéré comme un être pragmatique et libre contribuant à instaurer une réalité sociale.
- Pour Luckmann, les individus sont les initiateurs d’une réalité sociale qu’ils définissent. Le social est contraignant pour l’homme mais aussi produit par lui.
Le courant « conventionnaliste » tente de montrer que le cadre d’action des individus est fondé sur des accords, des compromis et des conventions.
François Dubet distingue trois logiques d’action : l’intégration, la stratégie, la subjectivation.

2) L’homme pluriel :

Certains ne contestent pas que des dispositions soient intériorisées par les acteurs au cours de la socialisation mais s’interrogent sur l’unité de ces dispositions, leur durabilité au cours de la vie, et leur activation dans toutes les circonstances de la vie quotidienne.
Lahire souligne que la famille n’est pas un espace de socialisation homogène mais un assemblage plus composite. D’autre part, au fil de la socialisation, l’individu vit des expériences variées qui entrainent une multiplicité d’« habitudes de pensée » et de « schèmes d’action ». C’est pourquoi l’acteur peut être dit pluriel. Cette idée propose une conception plus ouverte des dispositions acquises en donnant plus de place aux logiques d’action et aux interactions.

C) Les débats autour de certaines analyses :

1) Critiques épistémologiques :


Bourdieu accorde peu de valeur à la façon dont l’acteur réfléchit, la capacité réflexive des individus n’a qu’un rôle résiduel. Cette interrogation a nourri une série de critiques. Anthony Giddens défend l’idée que les lignes de démarcation entre connaissance ordinaire et connaissance savante sont floues.

2) Les débats en sociologie de l’éducation :

Dans la théorie de la reproduction, les années 80 marquent une rupture. Boudon s’oppose au « déterminisme social » de Bourdieu ou l’individu est un produit de la société. Il l’accuse de ne pas fournir d’analyse pertinente du changement social. Selon lui, la reproduction n’est qu’une des situations possibles résultant de l’interaction entre individus. Les agents peuvent produire aussi une amplification d’un phénomène déjà existant, soit un phénomène social nouveau.
Cette grille d’analyse permet de critiquer la théorie de la reproduction. Pour Boudon, l’acteur cherche, individuellement, à optimiser son parcours social. La carrière scolaire est vue comme une succession de choix, par la combinaison coût-risque-bénéfice.

3) Les débats en sociologie de la culture :

Les approches des cultures populaires tendent à osciller entre deux dérives : le populisme qui sacralise les cultures populaires comme des entités dotées d’une autosuffisance symbolique. Et le légitimisme qui n’envisage les pratiques populaires que hiérarchisées par rapport aux formes dominantes. Mesurer les activités des membres des classes populaires uniquement avec un instrument tendanciellement légitimiste, c’est ne les envisager que négativement. Ainsi, le concept de domination n’est pas un concept omniscient qui peut prétendre épuiser l’analyse des pratiques sociales. Les différences sociales ne suffiraient donc pas à rendre compte des différences sociales et culturelles. Dans les classes populaires, on peut distinguer des traits culturels originaux.

Conclusion :

L’influence de la sociologie de Bourdieu est incontestable. Elle repose sur la multiplicité des champs d’investigation qui témoigne de la possibilité d’adopter des grilles de lecture du « structuralisme génétique ». Elle est aussi fondée sur la visibilité d’un citoyen qui n’hésitait pas à s’engager personnellement et publiquement dans les débats politiques.
Jusqu’aux années 80, sa sociologie occupe une place dominante. La décennie 80 marque le retour en force des théories de l’acteur et de l’individualisme méthodologique. Les années 90 font la part belle aux approches d’inspiration américaine fondées sur l’analyse des interactions individuelles et réintégrant la subjectivité de l’individu-acteur.
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